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Kone

Eric Cassar

Architecte, ingénieur

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Repenser la notion d’habitat à l’ère du numérique

Rencontre avec Eric Cassar, architecte-ingénieur et fondateur d’Arkhenspaces, un bureau d’architecture et d’urbanisme orienté vers la création d’espaces contemporains en phase avec les évolutions de notre société. Toujours à la recherche de nouveaux concepts, de nouvelles formes et matières, il nous invite à réconcilier le bâtiment avec sa dimension humaine et sociale, en créant notamment des ponts entre architectures physiques et numériques.

Bonjour Eric Cassar, tout d’abord pouvez-vous nous résumer votre vision de l’architecture ?

Je perçois l’architecture comme un ensemble de dimensions, au-delà même de l’espace et du temps. Les dimensions complémentaires sont apportées par les nouvelles technologies qui permettent de créer des connexions entre les espaces, quelle que soit la typologie de bâtiment (bureau, musée, logement…). Mon travail consiste alors à concevoir et connecter les environnements entre eux ainsi qu’aux êtres humains qui vivent et évoluent à l’intérieur.

Il ne faut donc pas considérer l’architecture uniquement comme la conception d’espaces purement fonctionnels, mais plutôt s’intéresser aux rapports et aux dynamiques d’échanges qui existent entre l’homme et son habitat. Comment l’un va agir sur l’autre, et inversement. D’ailleurs, je pense vraiment qu’à l’avenir, tous les bâtiments disposeront d’un véritable cœur informatique qui permettra de mieux gérer l’usage, la consommation des ressources énergétiques et le bien-être de ses habitants.

 

Vous êtes donc partisan de la transformation digitale du bâtiment ?

Le Big Data et l’Intelligence Artificielle vont arriver dans le bâtiment, ce n’est qu’une question de temps. Comme tout nouvel outil, l’important c’est “qu’est-ce qu’on en fait ? Comment on l’oriente pour que ce soit le plus positif possible ?”. La digitalisation transforme notre rapport au monde mais elle n’entraîne pas forcément une déshumanisation. Au contraire, mon travail m’amène à réfléchir à comment renforcer la cohésion entre la machine et l’humain. Le concierge d’un immeuble, par exemple, pourrait apporter beaucoup plus de services et être davantage connecté aux occupants s’il était augmenté par l’IA. Je suis convaincu que l’homme restera toujours la clé pour que le numérique fonctionne de manière profitable.

 

Si l’homme est la clé, vous devez donc vous intéresser en permanence à ses nouveaux usages, ses nouveaux besoins ?

Tout le monde cherche quels seront les usages de demain, c’est pourtant quelque chose d’impossible à anticiper dans un monde qui bouge aussi rapidement. Je crois plutôt que mon travail, en tant qu’architecte, est d’ouvrir des possibles. Au lieu de penser systématiquement en matière d’usages, je préfère créer des atmosphères qui sont sensoriellement différentes. Si un espace dispose d’une meilleure acoustique et qu’il est mieux isolé, je vais pouvoir l’utiliser comme chambre d’amis pour offrir de l’intimité à mes invités. Mais il va aussi m’intéresser pour le partager avec des habitants qui voudraient faire de la musique, ou encore pour organiser des fêtes sans gêner le voisinage.

L’erreur que fait le promoteur aujourd’hui, c’est de vouloir circonscrire chaque pièce à un usage très précis. En réalité, entre le moment où un bâtiment va être imaginé, puis construit, et enfin habité (par différentes typologies de personnes), les usages changent.

 

Votre projet cherche à accompagner notre époque et résonne avec des enjeux très contemporains. Est-ce que cela vous pousse à rechercher les dernières tendances ?

Je me méfie du mot tendance. L’architecte doit évidemment regarder et écouter les pulsations de la société. Qu’est-ce que je ressens quand je suis dans un espace ? Qu’est-ce qui s’y passe ? Quelles sont les choses que j’aime et celles que j’aimerais changer ? Parfois, il faut savoir prendre du recul et penser en dehors du cadre pour accueillir des idées neuves. C’est en brisant nos schémas de pensée qu’on arrive à créer de nouvelles tendances.

A l’échelle mondiale, on est encore trop peu à vouloir mêler architecture physique et numérique. Pour l’instant, il y a des choses qui émergent au niveau du Smart Building mais cela concerne principalement la question de la gestion des ressources énergétiques. En matière de changement d’usages, il n’y a rien de très concret encore.

 

Et en France, où est-ce qu’on se situe ?

Actuellement, la France n’est pas aussi avancée que les pays nordiques sur ces problématiques d’architecture numérique et de partage. Et pourtant, si l’on regarde dans notre passé, il y a eu des expérimentations visant à réinventer notre façon d’habiter. C’est notamment le cas du Familistère de Guise fondé par Jean-Baptiste André Godin à la fin du 19ème siècle – un complexe résidentiel immense avec une piscine partagée, un théâtre, des écoles, un jardin, etc. Ce projet incroyable reposait déjà sur une idée de partage et d’économie solidaire…

 

Le Familistère de Guise

 

C’était le bâtiment idéal selon Godin… Quel serait le vôtre ?

Je fais très attention à la notion d’idéal parce qu’elle entraîne souvent des réflexions isolées, hors contexte. Pour moi, un bâtiment idéal est systémique à différents niveaux, il va surtout dépendre de son environnement. Une cathédrale dans une ville, tout le monde est d’accord pour dire que c’est magnifique. Mais cette beauté est surtout contextuelle. Dans une ville composée uniquement de cathédrales, un immeuble complètement normal pour nous créerait alors la rupture et deviendrait extraordinaire. Le bâtiment idéal c’est donc peut-être celui qui requestionne ce qu’il y a autour de lui, c’est celui qui arrive à dialoguer avec son environnement, qui sait créer des relations et s’ouvrir aux autres grâce à une porosité variable.

 

Un dernier mot à rajouter ?

Une des clés pour construire l’habitat du futur, c’est qu’il faut se mettre à penser “coût global”. Notre plus grande problématique reste écologique : faire que l’air que l’on respire soit toujours respirable. Ensuite, il faut réussir à trouver un moyen où tous les acteurs sont gagnants sur la chaîne. Le numérique peut être le point de départ car il facilite les répartitions, il nous offre un langage et un territoire d’expression communs. C’est d’ailleurs l’initiative mise en place par la Smart Building Alliance (SBA) qui fédère des acteurs intervenant sur l’ensemble de la chaîne de valeur du bâtiment intelligent. Si on parle la même langue, alors on peut avancer ensemble, à la recherche de nos intérêts mutuels.

 

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