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Kone

Cécile Maisonneuve

Présidente de la Fabrique de la Cité

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Smart City, de la promesse aux réalités

Plus green, plus inclusive, plus performante, plus épanouissante… sur le papier, la Smart City est parée de toutes les vertus. Mais peut-on vraiment fonder le futur de nos villes et de nos vies sur le mythe d’une technologie toute-puissante et salvatrice ? Nous partons aujourd’hui à la rencontre de Cécile Maisonneuve pour confronter ce modèle urbain “disruptif” au monde réel.

Bonjour Cécile Maisonneuve, tout d’abord pouvez-vous nous présenter votre métier ?

Je préside la Fabrique de la Cité, un think tank dédié aux nouvelles manières de construire la ville de demain. L’idée, c’est de rassembler autour d’une table tous les acteurs qui pensent la ville, la façonnent, l’administrent, la financent… pour conjuguer leurs approches et construire une vision commune du développement urbain. Cette démarche prospective, pluridisciplinaire et internationale nous amène naturellement à aborder, parmi nos sujets de recherche, celui de la Smart City.

 

A ce sujet, c’est quoi pour vous la Smart City ?

Spontanément, on aurait tendance à dire que la Smart City, c’est une ville bardée de technologies, avec des capteurs et des infrastructures numériques permettant de collecter une multitude de données. On lui confère un enjeu prometteur : optimiser l’exploitation de toutes ces données pour créer de nouveaux services améliorant l’écosystème urbain.

Cependant, on ne peut pas dire qu’il existe actuellement un exemple de ville complètement “smart” dans le monde. Tout simplement parce que quand on parle de Smart City, il s’agit beaucoup plus d’un processus et d’une manière différente de faire la ville, plutôt que d’un lieu à part entière. A cet égard, il vaudrait plutôt parler de smart cities au pluriel puisque ces manières différentes de faire sont aussi inscrites dans des géographies et des arrière-plan socio-culturels différents.

Ce que le numérique a apporté, c’est une compréhension réelle des façons dont nous vivons en ville. Cela nous a permis de renverser le point de vue, en partant désormais des usages des citoyens. La Smart City consiste donc à passer d’une ville fondée sur des infrastructures préétablies à une ville organisée autour des usages.

 

Dans quelle mesure peut-on dire que la Smart City a tenu ses promesses ?

Au début de la Smart City, on était dans une vision solutionniste : on pensait alors que la technologie allait résoudre tous les problèmes. En fait, on se rend compte 15 ans après qu’elle est loin d’avoir tout réglé.

Si l’on prend l’exemple de la congestion routière, le digital ne nous a pas sortis des embouteillages. Au contraire, il a aggravé la situation dans bien des métropoles. Au lieu de lutter contre l’autosolisme, les plateformes de VTC en ligne ont ajouté du trafic, voire contribué à vider les transports en commun. D’autres applications comme Waze n’ont pas supprimé les bouchons comme elles le présageaient : elles les ont seulement déplacés.

Mais le bilan n’est pas seulement négatif. Les VTC et les services de planification d’itinéraires (CityMapper, Waze…) ont aussi permis de révéler la réalité des usages. C’est notamment le cas des zones blanches, ces territoires urbains où il n’existe pas d’offres de transport public. Pour s’y déplacer, les usagers pourront de plus en plus compenser cette absence par d’autres services de mobilité. Avec toutes les données mises à disposition, les collectivités peuvent aujourd’hui s’organiser pour expérimenter de nouvelles solutions favorisant le désenclavement des zones délaissées.

 

 

Avez-vous des exemples précis de solutions ?

Il est tout à fait possible de traiter les dysfonctionnements observés pour optimiser l’usage de la route. Là où il n’y a pas de transport en commun, la technologie peut encourager les gens à partager leur véhicule. Et pourquoi pas choisir de réserver des voies à ceux qui utilisent des moyens de transport partagés, comme on le fait déjà avec les bus ?

En fait, je pense qu’on est désormais capable de rentrer dans l’ère du “véritable smart”, c’est-à-dire réussir à marier des solutions qui puisent leur efficacité au cœur du numérique pour s’inscrire dans la réalité du monde physique.

Le même phénomène se reproduit d’ailleurs dans le domaine de l’énergie. Grâce aux innovations digitales, nous comprenons avec davantage de précision l’utilisation de nos ressources énergétiques. Nous sommes alors en mesure de mieux redimensionner nos réseaux de distribution et d’optimiser notre consommation.

 

Pourtant, on parle en ce moment du risque de saturation des données. Est-il réellement possible de faire cohabiter transition numérique et transition écologique ?

A l’origine, on nous a vendu l’idée que “smart” était équivalent à green. En fait, il y a une contradiction entre l’objectif d’optimisation affiché par les technologies numériques et la réalité de surconsommation qu’implique le fonctionnement même du monde numérique. D’une part, les infrastructures physiques du numérique, d’autre part, la collecte, le stockage et le traitement de données, requièrent des quantités d’énergie faramineuses. Certaines études nous apprennent d’ailleurs que 85% des données récupérées par l’IoT en Europe ne sont pas utilisées. Au-delà de la saturation, on peut donc même bien parler de gaspillage. Il est bien évident que cette tendance-là n’est pas soutenable mais pour l’instant il n’y a pas de transformation du système car peu de prise de conscience du problème.

Pour s’urbaniser, le numérique doit apprendre à activer intelligemment ses données et travailler sur une minimisation de la collecte. Moins de données, mais plus pertinentes et mieux croisées. 

 

Pour atteindre cet objectif, quels acteurs doivent se coordonner ?

Je pense que la vraie innovation aujourd’hui ne repose plus tant sur la technologie que sur notre capacité à former les bons partenariats. Pure players, collectivités publiques, autorités organisatrices de mobilité, entreprises de services urbains, acteurs du numérique dans l’énergie, ou même consommateurs… c’est l’intelligence des partenariats qui va déterminer la pleine utilisation et performance de la solution numérique.

 

Quelles sont selon vous les grandes transformations de la ville de demain ?

Pas évident de répondre à cette question car ce qui va advenir demain dépendra beaucoup de ce que nous ferons ou ne ferons pas : l’histoire n’est pas écrite. Actuellement, on observe deux mouvements contradictoires à l’œuvre dans les grandes villes du monde. D’un côté, il y a une concentration des richesses et des actifs financiers dans le cœur des villes, menant à l’exclusion des classes moyennes qui éprouvent de plus en plus de difficultés à se loger. De l’autre, il y a cette formidable créativité que déploient les villes, notamment sous l’effet des nouvelles technologies, qui tendent vers plus d’inclusion et participent au mieux vivre ensemble. 

Ces deux tendances vont à mon avis largement forger l’avenir des villes, en fonction des politiques menées par les autorités en place. Mais aussi en fonction de nous, citoyens, qui avons chacun un rôle à jouer.

 

 

Pour vous la ville idéale de demain, elle ressemble à quoi ?

Je ne crois pas à la ville idéale, je crois à la ville réaliste. C’est la ville où on a envie d’habiter, tout simplement. Parce qu’elle vous apporte ce qu’aucun type de lieu ne peut vous apporter : de la surprise, des projets, de la créativité et de la liberté. Historiquement, la ville a toujours représenté ce territoire permettant de nous libérer de notre condition familiale, de nos carcans sociaux, d’une histoire déterminée par nos origines. Elle doit offrir l’opportunité pour chaque individu d’y construire son propre destin, de déterminer sa propre place au sein de la société. Chose beaucoup plus difficile dans des petites communautés où tout le monde se connaît…

Voilà pourquoi les notions de mixité sociale et d’inclusivité restent des questions primordiales dans le développement des villes. Elles sont source de changement, stimulent l’innovation et le dynamisme urbain. La ville intelligente porte l’enjeu du vivre ensemble et doit se dessiner en évitant l’écueil de l’entre-soi, véritable menace pour le lien social et la créativité des villes.

 

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